Le normal devient dingue. Durant les huit dernières années, la plupart des gens (au moins dans les classes relativement privilégiées) ont pu croire que notre société était saine, que le système fonctionnait, tout imparfait qu’il soit, et que la détérioration progressive de notre environnement écologique et économique n’était qu’une déviation temporaire sur la grand-route de l’évolution et du progrès.

Une présidence Clinton nous aurait octroyé un simulacre de quatre années supplémentaires. Une femme président à la suite d’un président noir aurait été pour beaucoup le signe que les choses vont en s’améliorant. Cela aurait aussi masqué la réalité de la perpétuation de l’économie néo-libérale, des guerres impérialistes et de l’extraction des ressources sous un voile de féminisme faussement progressiste. A présent que nous avons, comme l’a formulé mon amie Kelly Brogan, rejeté un loup déguisé en mouton en faveur d’un loup déguisé en loup, cette illusion sera impossible à maintenir.

Le loup, Donald Trump (et je ne suis pas sûr qu’il se sente offensé par ce surnom) ne va pas enrober de sucre les pilules empoisonnées que les élites nous imposent depuis quarante ans. L’industrie pénitentiaire, les guerres sans fins, la surveillance d’état, les pipelines, le développement de l’arsenal nucléaire étaient plus faciles à avaler pour les progressistes quand ils étaient servis par un président afro-américain, accompagnés d’une dose d’émancipation des minorités sexuelles.

Je suis disposé à suspendre mon jugement à propos de Trump et (avec beaucoup de scepticisme) à envisager la possibilité qu’il rompe le consensus des élites politiques à propos de la libéralisation du commerce et de l’implication de nos armées – des thèmes majeurs de sa campagne. On peut toujours croire aux miracles. Cependant, puisqu’il est dépourvu de toute idéologie politique personnelle, il est probable qu’il remplisse son cabinet de faucons néo-conservateurs, de transfuges de Wall Street et de patrons voyous, piétinant les attentes des classes de travailleurs blancs qui l’ont élu, sous une couche de conservatisme social en guise d’édulcorant.

Les horreurs sociales et environnementales que le président Trump s’apprête très certainement à commettre pourraient entrainer une désobéissance civile massive et des désordres. Pour ceux qui ont soutenu Clinton, dont bon nombre ne le faisaient déjà que de mauvaise grâce, l’administration Trump pourrait marquer la fin de leur loyauté à l’égard des institutions qui nous gouvernent. Pour les supporters de Trump, l’excitation initiale va être rapidement confrontée à la réalité crue, lorsqu’il s’avèrera aussi incapable ou réticent que ses prédécesseurs à remettre en cause les systèmes solidement établis qui dégradent continuellement leur vie : la mondialisation des capitaux financiers, l’état tentaculaire, et les idéologies qui les sous-tendent. Ajoutez à cela la probabilité d’une crise économique majeure, et la loyauté épuisée du peuple à l’égard du système en place pourrait se briser net.

Nous entrons dans une période de grande incertitude. Des institutions si durables qu’elles semblent faire corps avec la réalité pourraient perdre leur légitimité et s’effondrer. On pourrait avoir l’impression de voir le monde s’écrouler. Pour beaucoup, ce processus a commencé la nuit de l’élection, lorsque la victoire de Trump a provoqué l’incrédulité, le choc, le vertige même. “Je ne peux pas croire que cela soit en train d’arriver !”

Dans de tels moments, la réaction usuelle est de chercher un coupable à blâmer et de se déchaîner contre lui, comme si identifier la faute pouvait restaurer notre foi dans une normalité perdue. La haine et le blâme sont des moyens commodes de recréer du sens dans une situation déconcertante. Toute personne contestant ce narratif du blâme s’expose à plus d’hostilité encore que les opposants eux-mêmes, tout comme les pacifistes sont en temps de guerre plus vilipendés que l’ennemi.

Le racisme et la misogynie sont de réels fléaux dans ce pays, mais s’en prendre à la bigoterie et au sexisme des électeurs ayant exprimé leur hostilité à l’égard des élites traditionnelles, c’est nier la validité de leur sentiment profond de trahison et d’aliénation. La vaste majorité des électeurs de Trump ont manifesté un mécontentement extrême avec le système en place, en utilisant les moyens à leur disposition.  Des millions d’électeurs d’Obama ont voté pour Trump (six Etats qui avaient voté pour Obama sont passés dans le camp de Trump). Sont-ils soudainement devenus racistes dans les quatre dernières années ? Le narratif “c’est la faute aux racistes” (ou aux abrutis, ou aux péquenauds…) établit une démarcation claire entre le bien (nous) et le mal (eux), au prix du sacrifice de la vérité. Il dissimule également une cause importante du racisme – la colère détournée d’un système oppressif et de ses élites vers d’autres victimes de ce système. Enfin, il s’appuie sur le même mécanisme de déshumanisation de l’autre qui est l’essence du racisme et la condition de la guerre. Tel est le coût de préservation d’une légende à l’agonie. C’est la raison pour laquelle une violence paroxystique accompagne si souvent la fin de la matrice narrative d’une culture.

La dissolution en cours de l’ordre ancien va s’intensifier. Elle présente à la fois une opportunité et un risque exceptionnels ; le vide instauré par cette disparition appelle à lui d’impensables idées issues de toutes les marges. Depuis le rassemblement de musulmans dans des camps de concentration, jusqu’au démantèlement du complexe militaro-industriel et la fermeture des bases militaires extérieures. Depuis des contrôles d’identité systématiques et généralisés, jusqu’au remplacement du régime punitif des criminels par une justice réparatrice. Lorsque les forces qui animent ces nouvelles idées sont la haine ou la peur, toutes sortes de cauchemars fascistes ou totalitaires peuvent s’ensuivre, qu’ils surgissent des pouvoirs en place ou qu’ils apparaissent dans le sillage des révolutions qui les abattent.

C’est pourquoi, alors que nous entrons d’une période de désordre croissant, il est important d’injecter une force différente dans les nouvelles structures appelées à remplacer celles qui s’écroulent. J’appellerais cette force “amour”, si je ne craignais pas d’affoler le détecteur de foutaises New Age… et de toute façon, comment pourrait-on apporter de l’amour dans le monde de la politique, de façon pratique ? Autant commencer avec l’empathie. Politiquement, l’empathie est proche de la solidarité, elle prend sa source dans le fait que nous sommes ensemble dans la même situation. Quelle situation ? Pour commencer, nous sommes ensemble dans l’incertitude.

Nous terminons une vieille histoire qui nous racontait le monde et ce que nous y faisions. Certains pourront s’y accrocher d’autant plus désespérément qu’il se dissout, peut-être en comptant sur Donald Trump pour le restaurer, mais leur sauveur n’a pas le pouvoir de ressusciter les morts. Clinton n’aurait pas plus été en mesure de préserver très longtemps l’Amérique telle que nous l’avons connue. En tant que société, nous entrons dans une pause entre les narratifs, une stase dans laquelle tout ce qui semblait réel, vrai, juste et permanent devient douteux. Pendant un temps, certaines parties de la société sont restés protégées de ce processus de décomposition (que ce soit par fortune, talent, ou privilège), vivant dans une bulle les isolant de la détérioration du système économique et écologique. Mais plus pour très longtemps. Même les élites ne sont pas immunisées contre ce doute. Elles s’agrippent à des stratégies obsolètes, à la lueur de gloires passées, vagabondant de doctrine en doctrine – et n’ayant aucune idée de ce qu’elles doivent faire. Leur manque d’enthousiasme et leur confusion étaient manifestes lors de cette élection, ainsi que leur scepticisme à l’égard de leur propre propagande, leur cynisme. Lorsque même les gardiens du temple ont perdu la foi envers le dogme, vous savez que leurs jours sont comptés. Celui-ci n’est plus qu’une coquille vide, une carcasse sans moteur, mûe par l’habitude et l’inertie.

Nous entrons dans un moment de pause entre deux histoires. Après quelques tentatives de réinventions marquées au sceau du passé, une période totalement inédite débutera, et un narratif vraiment nouveau émergera. Que faut-il pour qu’il exprime l’amour, la compassion et l’interdépendance entre tous les êtres ? Je vois ses caractéristiques dans les structures et les pratiques, aujourd’hui marginales, que nous qualifions d’holistiques, d’alternatives, de régénératives et de restauratrices. Toutes prennent leur source dans l’empathie, toutes résultent de ce questionnement empathique : “comment est-ce, d’être toi ?”

Il est temps de porter avec une force nouvelle cette question – et l’empathie qu’elle entraine, – dans le discours politique. Si vous êtes consternés par l’issue de l’élection et que vous ressentez une pulsion de haine, peut-être vous faut-il vous poser la question, “comment est-ce, d’être un supporter de Trump ?” Posez-vous la sans condescendance, sans paternalisme. Posez-vous la véritablement, en tentant de dépasser la caricature du bigot et du misogyne, et d’atteindre derrière la vraie personne.

Même si votre interlocuteur EST misogyne et bigot, posez-vous la question : “est-il vraiment cela ?” Demandez-vous quelle combinaison de circonstances économiques, sociales et personnelles l’ont amené là. Vous ne saurez pas nécessairement comment dialoguer avec lui, mais au moins vous ne serez pas immédiatement sur le sentier de la guerre. Nous haïssons ce dont nous avons peur, et nous craignons ce que nous ignorons. Mieux vaut cesser d’évacuer la réalité de nos opposants derrière une caricature démoniaque.

Il nous faut cesser d’agir sous l’empire de la haine. Je n’en vois pas moins dans les medias de gauche que dans ceux de droite. Elle est juste mieux dissimulée, derrière des épithètes pseudo-psychologiques et des catégories idéologiques déshumanisantes. Plus nous laissons la haine nous inspirer, plus elle se développe. Que cache-t-elle ? Mon acupunteur Sarah Fields m’écrivait : “la haine est le garde du corps de la douleur. Lorsqu’une personne se débarrasse de la haine, elle est obligée de s’occuper de la souffrance sous-jacente.”

Je pense que cette souffrance sous-jacente est fondamentalement la même chose qui anime la misogynie et le racisme – la haine, sous une forme différente. S’il vous plait, cessez de penser que vous êtes meilleurs que ces gens ! Nous sommes tous victimes du même système de pensée qui gouverne le monde, nous éprouvons différentes séquelles de la même blessure originelle, celle de la séparativité. Quelque chose nous fait mal, précisément là. Nous vivons dans une civilisation qui a dérobé en nous le sens profond de la communauté, la connexion intime avec la nature, l’amour inconditionnel, la liberté d’explorer le royaume de l’enfance, et bien davantage. Le traumatisme aigu enduré par le prisonnier, le maltraité, le violé, l’affamé, l’assassiné et le dépossédé n’est pas épargné aux responsables de leur malheur. Ils le ressentent dans une forme inversée, ajoutant la ruine de leur âme à celle qui les entraine dans la violence. C’est pourquoi le suicide est la cause principale de décès dans l’armée américaine. C’est pourquoi les addictions sont endémiques dans la police. C’est pourquoi la dépression frappe autant nos classes moyennes et supérieures. Nous éprouvons tous la même chose, ensemble.

Quelque chose nous fait mal. Le sentez-vous ? Nous éprouvons tous la même chose, ensemble. Une terre, une tribu, un peuple.

Nous avons longtemps goûté à ces enseignements dans nos retraites spirituelles, nos méditations, nos prières. Pouvons-nous à présent les transférer dans le monde politique et créer un oeil de compassion au centre du vortex de la haine ? C’est le moment de le faire, le moment de changer de règles. Il est temps de cesser de nourrir la haine. La prochaine fois que vous vous exprimerez en ligne, vérifiez si vos paroles comportent des traces de haine : déshumanisation, ricanement, dénigrement, dérision… ou toute invitation à exclure et opposer. Observez comme cela fait du bien de céder à cette impulsion, comme à une injection de plaisir chimique. Et observez la douleur sous-jacente, et le fait que ce plaisir n’en est pas vraiment un, pas vraiment. Peut-être est-il temps d’arrêter.

Cela ne signifie pas se retirer de la conversation politique, mais réécrire son vocabulaire. Il s’agit de prononcer des vérités franches avec amour. Il s’agit de communiquer des analyses politiques perspicaces, sans y ajouter le message implicite : “ces personnes sont vraiment horribles, n’est-ce pas ?” De telles analyses sont rares. En général, ceux qui professent la compassion n’écrivent pas à propos de politique, et dérivent parfois dans une forme de passivité. Il nous faut affronter un système injuste et écocide. A chaque fois que nous sommes invités à céder à ce côté sombre et à haïr les “déplorables”. Nous ne devons pas reculer devant ces confrontations. Au contraire, nous devons nous y colleter, animés par le mantra intérieur que mon ami Pancho Ramos-Stierle utilise dans ses confrontations avec ses geoliers : “Frère, ton âme est trop belle pour faire ce travail.” Si nous pouvons contempler la haine en face et ne jamais vaciller devant cette connaissance, nous accéderons à d’inépuisables ressources d’engagement créatif, et nous disposerons d’un puissante capacité d’appel à transformer le sentiment de haine en accomplissement de beauté.