La croissance ne peut pas nous sortir de la dette, quoique fasse la Réserve Fédérale.

Posted on Jul 2, 2015

Le Président de la Réserve Fédérale (Fed) Ben Bernanke a déclaré au symposium de Jackson Hole que la banque allait aider à promouvoir une reprise économique forte.

L’engagement de Ben Bernanke, le président de la Fed, à promouvoir un « reprise économique forte » par un « ajustement additionnel de la politique » (de la Fed NdT) a attiré les critiques des économistes, libéraux et conservateurs, qui demandent si la Fed a les ressources pour stimuler la croissance économique. Nous avons besoin de plus de dépenses, disent les libéraux. Non, moins, disent les conservateurs. Mais sous les désaccords apparents repose un accord tacite, un présupposé commun qu’aucun économiste ou politicien mainstream ne discute plus : que le but de la politique économique est de stimuler la croissance.

L’équation entre croissance et prospérité est si omniprésente que peu de gens s’arrêtent jamais pour la remettre en question. Que signifie véritablement la croissance économique ? Cela signifie plus de consommation – et une consommation spécifique : plus de consommation de biens et services qui sont échangés contre de l’argent. Cela signifie que si les gens arrêtent de prendre soin de leurs enfants et paient une garde à la place, l’économie croit. Idem si les gens arrêtent de cuisiner eux-mêmes et achètent à la place des plats à emporter dans un restaurant.

Pour les économistes, c’est une bonne chose. Après tout, vous ne paieriez pas pour la garde d’enfant ou la nourriture à emporter si vous n’en retiriez pas de bénéfice, n’est-ce pas ? Donc, plus il y a de choses pour lesquelles les gens paient, plus il y aura de bénéfices. Par ailleurs, il est plus efficace pour un centre de puériculture de s’occuper de 30 enfants que pour chaque famille de le faire elle-même. C’est pour cela que nous sommes tellement plus riches, heureux et moins occupés que la génération précédente. Non?

Il n’est évidemment pas vrai que plus on achète, plus on est heureux. Une croissance infinie signifie une augmentation infinie de la production et de la consommation. Les critiques sociales ont remarqué depuis longtemps le vide inhérent à cette thèse. Qui plus est, il est de plus en plus visible qu’une croissance infinie est impossible sur une planète finie. Pourquoi alors est-ce que les économistes libéraux comme conservateurs sont si ardents dans leur poursuite de la croissance ?

La raison en est que notre système monétaire actuel ne peut fonctionner que dans une économie en croissance. Par conséquent, il y a toujours plus de dette que de monnaie. Dans une économie de croissance, cela ne pose pas de problème, puisque la nouvelle monnaie (et la nouvelle dette) est constamment prêtée (et créée) afin que la dette existante puisse être remboursée. Mais si la croissance ralentit, les bonnes opportunités de prêt deviennent rares. L’endettement croit plus rapidement que le revenu, le service de la dette devient plus difficile, les faillites et les licenciements augmentent. Les banques centrales disposaient autrefois de solutions. Quand la croissance ralentissait, elles achetaient simplement des titres (en général des obligations d’État) sur le marché libre, entrainant les taux d’intérêt à la baisse. Les investisseurs, qui ne voulaient pas prêter à l’économie s’ils pouvaient gagner 8% sur un titre sans risque, étaient susceptibles de changer d’avis s’ils n’obtenaient plus que 5% ou 2%. Des taux si bas stimulaient une vague de crédit, tirant avec elle l’économie. Aujourd’hui, cet outil ne fonctionne pas, mais les banques centrales persévèrent malgré tout. Avec des taux d’intérêts sans risques proches de zéro, ils continuent à créer de la monnaie avec les mêmes moyens qu’avant, en appelant cela désormais l’assouplissement quantitatif (quantitative easing). Le raisonnement semble être le suivant: « si vous avez plus d’argent que vous ne sauriez en faire et que vous avez peur de le prêter, que diriez-vous de vous donner encore plus d’argent ? ». C’est comme de donner à un avare un sac d’or supplémentaire et espérer qu’il commence à le partager.

La plupart des commentateurs interprètent les remarques de Bernanke comme des signes de la possibilité d’une nouvelle phase de mesures d’assouplissement quantitatif. Si c’est le cas, les résultats seront probablement les mêmes qu’avant – un soubresaut bref des marchés d’actions et de matières premières, mais une faible pénétration de la nouvelle monnaie dans le reste de l’économie. En toute honnêteté, on ne peut pas blâmer les banques pour leur frilosité à prêter. Pourquoi prêteraient-ils à des emprunteurs saturés dans un contexte de stagnation économique ? Il serait pratique de mettre cela sur le compte de l’avidité bancaire. Malheureusement, le problème est plus profond que cela.

Le problème auquel nous semblons incapables de nous résoudre est la fin de la croissance. Le système d’aujourd’hui est fondé sur la conversion progressive de la nature en produits, des personnes en consommateurs, des cultures en marchés et du temps en argent. Nous pourrions peut-être étendre cette croissance quelques années encore, par la fracturation hydraulique, le forage en mer profonde, la déforestation, l’appropriation de terre aux peuples autochtones, etc., mais à un coût toujours plus élevé pour les générations futures. Tôt ou tard – avec un peu de chance tôt – nous allons devoir faire la transition vers une économie d’équilibre ou de décroissance.

Cela fait peur ? Aujourd’hui oui : la décroissance signifie récession, avec son lot de chômage, d’inégalités et de désespoir. Mais cela ne doit pas nécessairement être le cas. Le chômage peut signifier plus de loisir pour tous. Moins de consommation peut avoir pour conséquence de récupérer de la vie à l’argent, de se former à d’autres choses, se reconnecter, partager.

Les banques centrales pourraient jouer un rôle dans cette transition. Par exemple, que se passerait-il si l’assouplissement quantitatif était combiné à un effacement partiel de la dette ? Les banques bénéficient de renflouements successifs – quid du reste d’entre nous ? La Fed pourrait racheter les prêts étudiants, les hypothèques ou la dette des consommateurs, et, par décret, ramener les taux d’intérêts de ces prêts à zéro, voire réduire le principal. Cela libérerait des millions de personnes de la spirale de la dette, tout en libérant du pouvoir d’achat pour ceux qui ne consomment réellement pas assez.

De manière plus radicale, les banques centrales devraient être autorisées à dépasser la borne du zéro (pour le taux d’intérêt directeur) qui a rendu la politique monétaire aujourd’hui impuissante. Si les investisseurs ne veulent pas prêter même quand le retour sur un investissement non risqué est à 0%, pourquoi ne pas réduire cela à -2%, ou même -5% ? Mis en place comme une taxe sur la liquidité des réserves bancaires, cela permettrait au crédit de circuler en l’absence de croissance économique, élaborant les fondations monétaires d’une économie d’équilibre, où le loisir et la santé écologique croissent, à la place de la consommation.

Une chose est claire. Nous sommes à la fin d’une époque. Plus personne ne croit sérieusement que la croissance nous permettra de sortir de la dette encore une fois. Il y a une alternative. Il est temps de commencer la transition vers une économie d’équilibre.